Mali : la Coalition des forces pour la République souhaite un retour à l'ordre constitutionnel

L’Afrique et le monde en étaient encore à s’interroger sur l’issue de l’embargo du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) sur l’approvisionnement des principales villes du Mali en carburant, notamment Bamako, qu’une nouvelle donne s’affirme sur la scène politique malienne.
✍️Éric Topona
L’annonce officielle, le vendredi 5 décembre 2025, de la création de la Coalition des forces pour la République (CFR), fut tout aussi soudaine qu’inattendue. Certes, depuis la prise du pouvoir par la junte actuelle, l’espace des libertés démocratiques, notamment civiques et politiques, a connu des restrictions continuelles pour se voir réduit comme peau de chagrin. La polarisation de la bataille politico-militaire, entre le pouvoir de Bamako et les groupes armés djihadistes ou les Touaregs, continue de mobiliser les observateurs et les analystes qui s’interrogent à juste titre sur ce qu’il adviendra du Mali dans un avenir proche.
Rupture de la bipolarisation
La Coalition des forces pour la République vient rompre cette bipolarisation pour l’inscrire dans une dimension désormais tripartite, voire quadripartite pour tenir compte de la composante touareg de ce conflit. À l’évidence, lorsque l’on se penche sur la littérature officielle de la CFR, force est de constater que ce projet n’a pas été élaboré à la cantonade ou dans la précipitation en vue d’un positionnement urgent sur l’espace politique malien. Ses responsables affirment y avoir travaillé durant six mois. Bien au-delà de cette durée de maturation de ce projet politique, ce qui détonne, c’est la présence à la tête de ce nouveau rassemblement politique du très influent imam Mahmoud Dicko.
En effet, depuis son exil en Algérie, les prises de parole publiques de ce religieux charismatique étaient devenues rares. L’imam semblait s’être enfermé dans un éternel silence méditatif, donnant l’impression d’abandonner à la transcendance le soin de dénouer la crise politico-militaire qui déchire son pays. Son retour dans l’arène politique, à la tête de la CFR, est loin d’être anodin et en dit long sur la stratégie et les ambitions à court et à moyen termes de ce nouveau mouvement politique.
Combler le vide politique né de l'autoritarisme des militaires
Aux origines de son engagement politique, la CFR dresse le constat d’un vide politique né de l’autoritarisme grandissant du pouvoir malien actuel et du musellement de tout discours contestataire ou alternatif : « Le Mali traverse aujourd’hui l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine. Notre État est affaibli, notre peuple est meurtri, nos institutions sont dévoyées et notre souveraineté est capturée par une alliance toxique de prédation économique, de militarisation kleptocratique et d’instrumentalisation de la peur. Dans ce contexte, la résistance n’est plus une option morale : elle est un devoir national. Face à l’effondrement sécuritaire, à la faillite de l’autorité publique, aux massacres de civils et de militaires, à la censure systémique, aux arrestations arbitraires et au verrouillage total de la vie politique […] ». Il n’y a rien de nouveau dans ce constat, partagé aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du Mali.
Positionnement transpartisan...
Toutefois, l’innovation dans la démarche de la Coalition des forces pour la République est son positionnement transpartisan, de la société civile aux formations politiques, aux officiers et sous-officiers de l’armée malienne, jusqu’aux religieux et aux groupes armés sans exclusive. Jusqu’à la création de la CFR, le dialogue entre les groupes armés et l’État central malien était rompu.
Toujours dans sa volonté de ratisser très large, la CFR accorde une place éminente à la diaspora malienne, au sein de laquelle se trouvent de nombreux déçus et contestataires de la junte au pouvoir. Nul besoin de rappeler l’apport décisif de cette diaspora dans la régulation sociale et la stabilité politique au Mali. Elle n’est certes pas monolithique.
... et rôle prépondérant de la diaspora
On y trouve assurément des soutiens du pouvoir actuel, mais elle est traversée par des lignes de fracture importantes et pérennes que la CFR compte mettre à contribution, avec les Maliens de l’intérieur contraints au silence, pour créer la masse critique en vue du retour à la République et à un ordre constitutionnel démocratique, comme elle l’annonce dans son communiqué fondateur : « Notre mission est sans ambiguïté : Rendre possible le retour à l’ordre constitutionnel, protéger les populations, rétablir les libertés et préparer un dialogue national inclusif avec l’ensemble des acteurs maliens, y compris les groupes armés nationaux, conformément aux conclusions de toutes les Assises et Conférences de paix depuis 2017. »
Le choix de l'imam Dicko suscite des interrogations
Cette précision de la CFR est de taille, car la désignation de l’imam Dicko va certainement susciter de nombreux questionnements. Son engagement aux côtés de la CFR n’est pas sans évoquer le précédent de l’imam Khomeiny en Iran, le leader spirituel de la Révolution des mollahs, qui, depuis son exil en France, fut d’un apport décisif aux révolutionnaires de l’intérieur pour renverser le shah d’Iran. Mais ce fut pour instaurer une République islamique, un État théologico-politique. Anticipant les critiques déjà perceptibles sur les réseaux sociaux et les interrogations à venir, la CFR apporte les clarifications attendues au sujet de la désignation de l’imam Dicko à sa tête : « Mohamed Imam Dicko s’est engagé à mener les démarches nécessaires pour ouvrir des négociations avec les groupes armés et œuvrer à la réconciliation entre les Maliens dans un esprit de paix et de reconstruction nationale ».
Les Maliens de l’intérieur et de l’extérieur et la communauté internationale attendront dans les prochaines semaines, voire les prochains jours, le déploiement opérationnel de la CFR pour juger de son efficacité. Par ailleurs, cette nouvelle donne politique n’est assurément pas une bonne nouvelle pour Moscou, à quelques jours de la tenue au Caire de la Conférence ministérielle Russie-Afrique. Dans la mesure où les membres fondateurs de la CFR affirment clairement leur volonté de voir le Mali, au plan international, renouer avec « ses alliances historiques », quoique dans un cadre rénové et dans une dynamique souveraine.



